AUTISME ET PSYCHANALYSE

Communiqué de presse

Lettre ouverte au Président du Conseil national de l’Ordre des médecins, Mesdames et messieurs les parents de personnes autistes

Les signataires de la Lettre ouverte jointe à ce communiqué réagissent avec fermeté face à la mise en cause devant leurs Conseils départementaux de l’Ordre des médecins respectifs de deux médecins, le Professeur Pierre Delion, « véritable promoteur du Packing en France », du CHRU de Lille, et le Professeur David Cohen, Chef du Service Psychiatrie Enfant et Adolescent de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière suite à la plainte d’une association représentant des familles de personnes autistes, l’association Vaincre l’Autisme.
Leur délit : soutenir le principe d’une recherche scientifique validée dans son objet et son protocole par le Comité de Protection des Personnes du CHRU de Lille, recherche menée dans le cadre d’un Programme Hospitalier de Recherche Clinique National financé par le ministère de la Santé dont le thème est « L’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ». Ces plaintes constituent une véritable attaque personnelle et professionnelle difficile à comprendre quand on prend le temps de connaître l’objet de ces attaques et quand on connaît les hommes qui en sont les victimes.  
De plus, les comparutions devant le Conseil de l’Ordre s’accompagnent d’appels à la manifestation devant les dits Conseils, selon des méthodes d’un autre âge qui interrogent sur les véritables motivations de leurs instigateurs.  
Pourquoi s’opposer à un examen scientifiquement validé de la question ?  
Une étude scientifique ne préjuge pas de son résultat, ce que font les associations de parents d’enfants autistes qui ont décidé que cette technique « relevait de la torture », qu’elle était pratiquée « sans protocole, sans évaluation et sans résultat » voire qu’elle « ouvrait la voie à l’abus sexuel » et qu’il fallait y mettre un terme parce que « dénuée de tout respect et de toute dignité ». L’époque n’est plus aux antagonismes, neurosciences versus psychanalyse par exemple, et l’ensemble de ces disciplines se confrontent utilement au travers d’interfaces que nous avons été nombreux à appeler de nos voeux. « Une réflexion critique qui confronte les diverses approches des sciences de la vie et des sciences de l’homme et de la société autour du cerveau de l’homme et de sa fonction devient nécessaire »
L’autisme est une souffrance, pour l’autiste d’abord, pour ses proches ensuite. La douleur des parents doit être respectée et entendue, y compris quand elle s’exprime de manière excessive.  Mais l’alliance thérapeutique que prône l’ensemble des dispositifs voulus ces dernières années par les pouvoirs publics suppose respect mutuel et confiance réciproque. Cette nécessaire alliance,  chacun doit y participer.  
C’est pourquoi nous soutenons Pierre Delion, David Cohen, et tous les professionnels mis ainsi en cause dans leur démarche scientifique et nous dénonçons la véritable chasse aux sorcières dont ils font l’objet. Nous demandons qu’ils reçoivent tout l’appui qu’ils méritent de la part de leurs confrères de l’Ordre des médecins, en reconnaissance de leur courage, de leur rigueur et de leur compétence et pour l’ensemble de leur oeuvre.

Sophie Robert, Le Mur.

Christine Loisel-Buet
psychiatre, psychanalyste,
diplômée de l'école des hautes études en sociologie

 

Si je fais partie des psychanalystes ayant répondu favorablement à la demande d'interview de  S. Robert, je me sens très libre de parler après la projection de ce film : je n'y apparais pas, mes propos l'informant des recherches conjointes de psychanalystes et de neurologues sur l'autisme n'ayant pas été retenus.

Que pour certains, nécessité fasse combat, soit.
Que le parti soit pris de faire un film partial, pourquoi pas. L'exagération et la provocation font partie du jeu militant, et il est important que la démocratie permette toutes sortes de propos. Je dirais quant au fond, que si les opinions proclamées ici n'engageaient que leur auteur, je les respecterais.

Il n'en va pas de même des procédés employés pour ce faire.
Montage sortant les paroles de leur contexte, déformation des images prises en gros plans, arrêts sur image ridiculisant les personnes* (oui, les rires fusent dans la salle lors de la projection de ces caricatures!), et surtout voix off de S. Robert mêlant mensonges et semi-vérités à travers des affirmations qui se font passer pour des informations, et qui, par leur énoncé même, éliminent d'emblée toute amorce de débat. Les ficelles sont grosses et j'imagine que tout professionnel de l'image et de l'information les verra mieux que moi.

Je voudrais pour ma part revenir sur un point qui me tient à cœur : la parole.
Et plus particulièrement, sur deux points touchant à la qualité de la parole.

En premier lieu, quels que soient les points de théorie, il semble utile de rappeler qu'il n'y a pas de psychanalyse possible sans parole fiable, sans qu'une personne (tenant la place de psychanalyste) s'engage avec la parole qu'elle donne et soutient. C'est la condition minimale requise pour toute rencontre dans le champ psychanalytique. En d'autres termes, la psychanalyse, en tant qu'elle est basée sur la fonction de la parole est absolument inconciliable avec la tromperie et la manipulation d'une personne par une autre.
J'ajouterai même qu'autour de la fiabilité de la parole et de la valeur qu'on lui accorde, il y a un enjeu de taille dans notre société, mais c'est un débat plus vaste qui dépasse mon propos d'aujourd'hui.
 
J'appelle le procédé utilisé à mon égard par S. Robert pour que je participe à son interview un abus de confiance.
Parce que oui, je l'ai crue. Je lui ai fait confiance, comme je fais confiance à la parole en général... et en général justement, je ne le regrette pas!

S. Robert s'est présentée à moi comme une journaliste d'Arte souhaitant réaliser une série d'émissions sur la psychanalyse. Il s'agissait, à partir d'interviews, de confronter des points de vue de psychanalystes de pratiques différentes sur les questions suivantes: En quoi les textes de Freud et de Lacan peuvent-ils encore servir de référence aujourd'hui? Comment permettre de mieux comprendre la spécificité de l'approche psychanalytique parmi les thérapies proposées? Ce qui m'a fait accepter de recevoir S. Robert, c'est, après la qualité supposée de cette chaine dont elle se réclamait, son projet que ces temps de questions-réponses passe sur le Net plutôt qu'à la télévision, afin de donner à chacun le temps nécessaire pour déployer sa parole sans qu'elle soit coupée. J'aurais, pour ma part, refusé une émission de télévision qui supposait que mes propos soient tronqués. Et je le lui ai dit.

Nous nous sommes rencontrées (hors caméra) pendant une heure au cours de laquelle je lui demandai de m'expliquer son projet et ses motivations (avant que je me décide!). Elle me raconta l'histoire suivante:
En tournage avec deux collègues, jeunes, intelligents et cultivés, chacun vint à parler de sa psychanalyse. L'un d'entre eux était suivi par un médecin généraliste qu'il rencontrait pour parler, l'autre était suivi par un thérapeute comportementaliste. S. Robert, se disant effarée d'une telle confusion, et me laissant croire (apparemment à tort si j'ai bien entendu ses dernières déclarations) qu'elle avait fait un bout de chemin personnel avec un psychanalyste, conçut donc son projet de  donner à entendre la spécificité de la psychanalyse. Cela me convenait, je lui donnais mon accord, et fus contactée à nouveau plusieurs mois après.

Lors de cette deuxième rencontre, nous avons parlé pendant deux heures, dans le champ de la caméra et hors champ. Lors de cette deuxième rencontre, j'ai été surprise d'entendre que S. Robert était réalisatrice indépendante et non pas « journaliste d'Arte », mais, m'assurait-elle très naturellement, elle était en bonne voie pour que son projet se réalise tel qu'elle me l'avait décrit. Elle me promettait de me tenir au courant et me confirmait qu'une projection en avant-première serait proposée à tous les psychanalystes interrogés afin que l'on puisse en débattre. Quelle que soit l'issue audiovisuelle pour laquelle je souhaitai bonne chance à S. Robert, la perspective d'une telle rencontre était en elle-même suffisamment intéressante pour que j'aie envie d'y participer!

Comme d'autres, c'est par le mail d'un collègue que j'ai reçu l'information qu'un film avait été réalisé qui serait projeté au cinéma L'Univers. S. Robert n'avait, elle, invité aucun psychanalyste et ne  m'avait pas même informée d'une quelconque réalisation. Parole non tenue. Là aussi...?
Elle se présentait ce soir-là comme « une sorte d'anthropologue de la psychanalyse » (sic)...

S. Robert parle de « logiciel psychanalytique » (re-sic!), je ne sais pas ce que c'est.
Elle parle aussi de dogme, et là, je voudrais dire que la psychanalyse s'oppose aux dogmes, en ceci qu'elle s'appuie sur une parole émergeant dans le champ d'une relation entre deux personnes. Une relation de qualité suffisante.
J'ai évoqué comment, dans ce champ, la parole est prise comme telle, comme une vérité propre à celui qui l'énonce, et que la manipulation et le mensonge délibéré n'y ont pas place.

Le deuxième point que je voudrais souligner, c'est que la parole se module et diffère selon le contexte et l'adresse, selon l'interlocuteur et les particularités de chaque situation. Seul le dogme ne change pas et élimine de surcroit le point de vue de ceux qui n'y adhèrent pas (et c'est en ceci que j'ai trouvé pour ma part le film de S. Robert dogmatique et ennuyeux... une impression toute subjective de spectatrice!)

A des parents d'enfants autistes, confrontés à la douleur du diagnostic et à la grande difficulté d'un  parcours qui, malheureusement, ressemble trop souvent à celui du combattant, je parle autrement de mon travail. Qu'ils aient été blessés par des psychanalystes – et c'est terrible – ou qu'ils aient trouvé aide et soutien dans cette approche, avec une évolution favorable de leur enfant, peu importe, la rencontre d'un professionnel avec une personne en recherche d'aide implique, quel que soit le point de vue de chacun, une attention particulière où les questions théoriques n'ont pas lieu de s'étaler en tant que telles. Je trouve indécent et irrespectueux pour les enfants et leurs familles, que S. Robert sorte de leur contexte des propos censés faire débat entre des psychanalystes pour les donner en pâture à des familles qui se battent contre ce qu'elles supposent être « La Psychanalyse »... majuscule?

Je repense à ce temps passé à écouter et à répondre à S. Robert.
Dire et tenter de décaler les questions d'une jeune femme qui veut « expliquer la psychanalyse », une jeune femme dont la réactivité et l'insistance laissent entendre une implication personnelle que nous n'avons pas à connaître, rend l'exercice difficile! Composer avec sa méconnaissance de la théorie et l'utilisation erronée des concepts, avec son ignorance du terrain où nous exerçons, voilà un sacré défi auquel j'ai trouvé intéressant d'être confrontée : Comment dire à celui qui n'a pas vu, pas lu, pas vécu (la psychanalyse), mais qui en a entendu parler?

Il peut arriver que l'on reste bouche bée, un moment sidéré par ce qui semble être, plus que de l'ignorance, une incapacité à entendre un point de vue différent.
Alors, coupez! Ne prenez que cet instant où être interloqué vous donne l'air parfaitement idiot, puis le silence qui suit. Ne montrez que cela. Hors cette heure déjà passée à essayer de faire entendre une perspective un peu décalée à un interlocuteur qui n'est pas à même de l'appréhender...
Une recette à la Sophie Robert ?
Ce soir-là à l'Univers, elle s'érige en victime des psychanalystes (ou du « lobby psychanalytique ») et ouvre le débat en annonçant la présence de son avocat dans la salle...
 
S'il n'était là question que de notre narcissisme, ce ne serait pas grave (il en a vu d'autres, il s'en remettra!) Mais je trouve à ce procédé des relents nauséabonds, et ces images détournées  m'évoquent des propagandes bien loin de tout débat démocratique.

Voilà ce qui fait qu'aujourd'hui je prends le temps d'écrire, alors que pour ma part je trouve ce film sans importance, qui répète ce que nous entendons depuis des (dizaines d'?) années.
Mais voilà bien un effet pervers de la chose : sans ces procédés indignes, il n'aurait sans doute guère suscité de réactions et peu fait parler de lui.
Alors que choisir : se taire et laisser dire que les psychanalystes qui se taisent sont d'accord avec S. Robert, ou parler et prendre le risque de contribuer à sa publicité?

 

Lille le 14/11/201

* Lors de la projection, j'ai été saisie d'effroi à l'idée qu'elle pourrait traiter de la même façon n'importe qui, un enfant ou ses parents par exemple, en les ridiculisant... Heureusement, dans le film, les enfants sont beaux et émouvants, et leurs parents aussi !

Télécharger le texte au format pdf

Haut de page